La force d’un titre

Quel titre donneriez-vous à cette photographie ?

Centre Pompidou, à la fin des années 1970

Je suis de passage à Paris. Le Centre Pompidou existe depuis peu, et déjà il est très visité à défaut d’avoir fait sa place dans le cœur des Parisiens. Il faut dire que les architectes Piano et Rogers y sont allés fort. L’exposition gratuite du moment a trait au dadaïsme. Au détour d’une allée, je me retrouve face à une reproduction de la Joconde. Une copie bien faite à laquelle l’artiste a ajouté une paire de moustaches et un bouc. En bas du tableau, cette inscription étonnante : L.H.O.O.Q. Je suis intrigué, très intrigué. J’essaie de comprendre, mon cerveau tourne à plein régime, je sèche. Soudainement, je percute et je me mets à rire comme jamais je n’ai ri dans un musée. J’imagine les mines choquées des bourgeois quand le tableau a été montré pour la première fois au public. Marcel Duchamp, je t’adore.

J’ai bien évidemment vu d’autres œuvres ce jour-là mais je ne me souviens que de cette Joconde à moustache. Ce ready-made m’a parlé plus que tout, très probablement pour son esprit dadaïste iconoclaste. C’est pour moi la meilleure illustration de l’importance que peut avoir l’association d’un titre à une œuvre. En l’occurrence, on peut même dire que le titre fait partie de l’œuvre.

Cergy, à la fin de l’été 2019

La période estivale aura été compliquée. Pourtant, ça commence bien. Mon opérateur internet installe enfin la fibre optique que mon épouse et moi attendions depuis des années. Les temps de réponse deviennent négligeables, tout est pour le mieux. Quelques jours plus tard, plus d’internet. Aucun signal au bout du petit câble, passé de la lumière à l’obscurité. L’intervention d’un technicien est nécessaire. Me voilà plongé en digital detox, contraint et forcé, pendant presque une semaine. Pour être honnête, j’ai mon téléphone, un peu de 3 ou 4G, histoire de lire mes courriels et de visiter — lentement — l’internet en créant un point d’accès Wifi mobile.

Ce jeûne contraint me perturbe. Je m’interroge sur la nécessité des réseaux sociaux, de la publication en général, et plus particulièrement de la mise en ligne de mes photographies.

La connexion est réparée mais pas pour longtemps. Pourquoi cette nouvelle panne ? On ne le saura jamais. Ce deuxième coup au moral me perturbe encore plus. Je remets en cause tout ce que je fais ou presque : la photographie, le blog, etc. J’ai l’impression que je meurs et que tout le monde s’en fout. (C’est juste une métaphore.) Le jeûne se poursuit.

La deuxième réparation sera la bonne. Depuis tout va bien sur le plan technique. Mais le trou d’air auquel j’ai dû faire face a provoqué chez moi une dé(com)pression et j’ai du mal à remonter la pente, à y croire. Car tout est là, dans ces quelques mots, quoi que l’on fasse il faut y croire.

La fin de l’été se fait proche. J’ai repris doucement mes activités photographiques. Peu d’images mais soignées. Des mini-séries surtout, publiées sur le site ALJPHOTO. Concernant le blog, le désir de reprise met plus de temps à se manifester. Je deviens plus exigeant, autant sur la qualité des images que sur celle des sujets éventuels et de leur rédaction. La procrastination aime se dissimuler sous les habits de l’exigence perfectionniste.

Depuis quelques jours, je suis inscrit à des formations en ligne, des MOOC. L’une d’entre elles a trait à l’art moderne. Je me dis depuis longtemps que la photographie est un art et qu’une connaissance, même sommaire, de l’art du siècle passé me fera du bien. J’aime beaucoup le MOOC « L’art moderne et contemporain en huit gestes » du Centre Pompidou, tiens tiens le revoilà. J’apprends plein de mots en isme. Certains sont nouveaux, d’autres moins. Surtout, j’approfondis ces notions, grâce au MOOC, en suivant les liens recommandés, qui en recommandent d’autres, et ainsi de suite. Tel un chat, je m’amuse à tirer le fil de la pelote de laine. Je prends des notes, à la main, juste quelques mots que j’inscris dans un cahier de bord. Chaque page est un tableau. En lignes, les acquisitions : nom de personne, d’ouvrage (livre, disque, film, œuvre d’art, etc.), concept à approfondir. En colonnes, les actions éventuelles à mener : consulter Wikipedia, Babelio, écouter l’œuvre en streaming, visiter le site web de la personne, voir si l’ouvrage est disponible en bibliothèque, sur Kindle, en livre audio. J’en passe.

J’enfonce une porte ouverte mais le simple fait de noter, pour ne pas oublier, est d’une efficacité redoutable. Mes listes d’envie (streaming, livres à emprunter, à acheter, à écouter) se remplissent à nouveau, j’ai plein d’idées en tête et c’est tant mieux. Pas eu le temps de creuser un sujet ce jour ? Pas de souci, c’est noté, on y reviendra demain. Pas noté, c’est perdu, et ce peut être dommage.

C’est la rentrée

À l’instar des médias, je reprends cette semaine une activité normale avec, vous l’aurez compris, des intentions différentes pour l’année qui vient. Je commencerai par quelques photos qui me tiennent à cœur. Elles ont la particularité d’avoir un titre fort, enfin je pense, et je les perçois comme des œuvres d’art à leur façon.


“ Ce sont les regardeurs qui font les tableaux. ”

Marcel Duchamp [1]

Les titres des tableaux ne sont pas des explications et les tableaux ne sont pas des illustrations des titres.

René Magritte [2]

Les images et les mots trahissent.

René Magritte [3]

Donner un titre, c’est envoyer un message au regardeur en plus de la photo

Prenons pour exemple un tableau de Magritte, peut-être le plus célèbre. Si je vous dis « Ceci n’est pas une pipe », vous voyez immédiatement de quoi je parle. Et pourtant, ce n’est pas le titre de l’œuvre. Ce tableau s’appelle « La Trahison des images ». Il faut dire que René Magritte a tout fait ici pour nous enduire dans l’erreur (comme disait Coluche). « Ceci n’est pas une pipe » se trouve sur le tableau lui-même. Le message du peintre est clair : la représentation d’un objet n’est pas l’objet. Reçu 5 sur 5 ! Mais le titre me semble être une explication, et le tableau une illustration. Ne trouvez-vous pas ? La trahison des mots, sans doute.

Illustrations par l’exemple

Exemple #1 — Impression de déjà-vu

Je commence par une image que j’ai déjà présentée sur ce blog. Mais comment ne pas y revenir avec sa référence évidente à Magritte.

Ceci n’est pas une cigarette

Exemple #2 — La peste soit des ans vieux !

L’image suivante est vieille de trois ans. Elle est d’une qualité technique moyenne mais je trouve qu’elle résiste bien au temps ; l’idée, la composition, je suppose. Je venais de publier sur facebook une photo sur laquelle on me voyait de profil, face à l’écran de mon ordinateur, occupé à retoucher un autoportrait de moi comme dirait M. de la Palisse. C’est ce qu’on pourrait appeler un double autoportrait. Quelqu’un m’avait alors mis au défi de faire une image dans l’esprit du Triple autoportrait du peintre Norman Rockwell. Après quelque hésitation, j’ai fini par tenter une prise de vues. Le titre est à double détente.

Bernard 6

Exemple #3 — Même pas iconoclaste !

Parmi les quelques photos que j’ai réalisées cet été, celle qui suit fait partie d’un mini-série et donne lieu à un assemblage. J’y reviendrai dans une prochaine chronique. L’art de la mini-série photographique n’est pas des plus simples. Chaque cliché doit être bon pris isolément, l’ensemble de la série également bien sûr. Il faut assurer à la fois la cohérence du tout et la diversité des images, un équilibre délicat et dont l’appréciation reste très personnelle.

Je ne peux concevoir cette photo sans son titre. C’est une réinterprétation. Elle me fait penser à l’affiche du film E.T. L’extraterrestre. Une image un poil irrévérencieuse, très loin de L.H.O.O.Q. Décalée, dadaïste ?

Chapelle Sixtine

Dernières réflexions

Les images #2 et #3 ont été inspirées d’une œuvre d’art dès leur conception. Pour l’image #1, c’est au départ une image retournée à 180°. La paréidolie, la similarité entre les Douze Colonnes de Cergy et des cigarettes, je l’ai vue lors du post-traitement. Les nuages et le ciel bleu m’ont fait penser à la Colombe de la paix de Magritte. Le lien entre pipe et cigarettes s’est alors établi tout naturellement.


Post-scriptum

J’ai eu du mal à rédiger cet article. J’ai tergiversé sur les angles, les titres, le sujet lui-même. J’espère que cela ne se sent pas trop. Le point positif : quand j’étais dans le dur, je n’ai jamais envisagé de renoncer au blog. Il m’a fallu du temps pour atteindre l’objectif mais j’en sors rasséréné. La rédaction de mes prochains articles en sera facilitée.

Le titre d’une photographie est, pour moi, le début d’un dialogue avec le regardeur. Il n’appartient qu’à vous de le poursuivre. N’hésitez pas à me faire part de vos remarques ! Rien ne me fera plus plaisir.

Auteur : bernardbouthors

Photographe amateur

8 réflexions sur « La force d’un titre »

  1. Très heureux de te retrouver. Je te suis totalement dans cette idée de la force d’un titre. Je trouve que le choix du titre est aussi important que la composition d’une photographique. Imaginez un roman sans titre, impossible. Un film , sans titre ? Non, assurément. Alors une photographie sans titre !!!

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci Régis pour ton commentaire. Ma chronique porte sur l’avantage d’associer un titre fort à une photographie. Je ne prétends pas que ce soit toujours possible ni même intéressant. Cela dépend avant tout de l’usage de la ou des photos. Pour les livres et les films, un titre est indispensable ; il faut un signifiant pour identifier un signifié (le livre ou le film). Pour une photographie, les avis sont moins tranchés mais dès lors qu’on l’expose (au sens large) un titre est bienvenu. Il s’agit le plus souvent de titres en creux ou porteurs de peu d’information ; p. ex. Les Amoureux de l’Hôtel-de-Ville (Doisneau) ou Madrid (Cartier-Bresson). Pour les exemples de ma chronique, le rôle du titre est plus important car il est lié à l’intention de l’auteur. Sur cette question, les avis sont partagés ; pour certains, expliciter son intention est une faiblesse. Je ne suis pas de cet avis. Pour les images abstraites (il n’y en a pas dans l’article), certains regardeurs veulent être guidés (par le titre), d’autres souhaitent rester totalement libres de leur interprétation. Souvent les auteurs bottent en touche avec des intitulés tels que « Composition », « Abstraction 22 » ou « Sans titre ».

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  2. C’est alors que j’écoute de la musique en venant de lire ton article, les chansons sont les unes à la suite des autres sans titre au départ et c’est moi qui fait la gymnastique cérébrale pour trouver l’auteur et le titre et tout cela est comme en photo il faut absolument un titre sans quoi elle n’a pas forcément de sens, même si j’ai fait la même sous différents angles, à chaque fois c’est une nouveauté. Donc on ne peut se passer de titre.
    Pour la première qui se trouve aussi à être la dernière de ton article, je l’appellerai « Jonction ». Mais ce n’est que mon point de vue.
    Enfin Bernard je suis aussi ravi de te retrouver. Amitiés.

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    1. Merci Christian pour ton commentaire. J’aime bien le titre que tu proposes. Il me fait penser à une autre photo que j’ai faite — le diamant d’une cellule prêt à toucher la surface d’un disque vinyle — que j’ai appelée « Contact ». Il faut croire que cette notion de jonction, de contact, de toucher fait partie de mes sujets récurrents.

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  3. Heureuse de te retrouver! On avait déjà eu la discussion lors d’un défi d’Alj où j’avais eu mon interprétation de ta photo et ensuite lu ton titre qui amenait dans une direction différente! D’où, je suis persuadé qu’un titre recherché (je pense à certaines peintures : les filles dans le jardin à l’heure du thé…) est primordial!

    Aimé par 1 personne

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